Book’tober 20 + 21 : « Une rencontre inattendue » + « Imaginaire »

Explication du challenge de Librinova dans ma dernière publication. Bonne lecture !


Depuis qu’elle avait hérité du cottage de son père, Emmeline n’avait pas encore eu beaucoup d’occasion de retourner au village. Pour y acheter de quoi cuisiner évidemment, mais il y avait toujours quelque chose à faire dans la vieille demeure, et elle ne s’en était jamais plainte : Emmeline était travailleuse, et en aucun cas elle n’aurait souhaité confier toutes ses tâches à des hommes à tout faire, des jardiniers, des cuisinières ou des femmes de chambre. Elle n’en aurait de toute manière pas eu les moyens, et retrousser ses jupons et tacher son vieux tablier pour aller décrasser la cheminée ne lui avaient jamais fait peur. Se retrouver seule non plus, d’ailleurs. Qu’on dise d’elle qu’elle était une sorcière parce qu’elle ne s’était jamais mariée et qu’elle vivait éloignée du village ne l’embêtait pas non plus, elle se disait simplement que les commères seraient bien déçues de voir qu’elle n’avait recours à aucune magie pour vivre au quotidien. Lorsqu’elle était particulièrement de bonne humeur, elle se réjouissait cependant à l’idée que des choses simples et banales pouvaient cacher un peu de magie : comment des ingrédients aussi peu goûtus que de l’eau, de la farine et de la levure pouvaient donner une chose aussi délicieuse, à l’odeur irrésistible, que le pain ? Par quel moyen les œufs de ses poules étaient parfaits tels qu’ils étaient et ne demandaient qu’un peu de cuisson pour constituer un repas ? Emmeline aimait sa vie pleine de labeur et de magie discrète et cachée, et jusqu’à présent, jamais elle n’avait eu peur d’être seule.

***

C’est le chat (dire « son » lui paraissait très présomptueux, elle le voyait plus comme un voisin qui aimait parfois lui rendre visite) qui attira pour la première fois son attention sur ce qui allait prendre une place centrale dans son esprit pendant les semaines à venir. Haddock (comme elle l’avait surnommé pour sa couleur argentée et l’amour inconditionnel qu’il lui portait lorsqu’elle mangeait du poisson) s’était montré bizarre toute la matinée, et lorsqu’elle sortit pour se poser sur la petite terrasse où l’humidité avait déjà laissé sa trace depuis longtemps, elle pensa tout d’abord qu’il miaulait pour quémander un peu du beurre qu’elle avait tartiné sur ses tranches de pain. Puis, en remarquant qu’il ne grommelait que face aux eaux agitées de la mer, elle se leva et descendit le petit chemin en pierre qui menait à la plage. Ses pieds durent se frayer un chemin parmi les herbes folles qui ne laissaient que difficilement la roche voir le soleil, et elle était au début trop concentrée à ne pas trébucher pour remarquer vers quoi elle se dirigeait. Une fois en face de la mer, elle se retourna pour voir Haddock qui n’avait pas bougé du confort de sa terrasse (lui, n’avait aucun mal à considérer le cottage comme sa maison).
« Tu vois bien qu’il n’y a rien, espèce de peureux ! » lui lança-t-elle.
Un bruit lourd, comme lorsqu’on lance un caillou dans l’eau et qu’il sombre aussitôt, se fit entendre dans son dos et la poussa à se retourner immédiatement. Rien, exceptées les vagues, ne se présenta devant ses yeux. La jeune femme attendit un instant, le vent faisant sortir quelques-unes des mèches de son chignon et le ciel gris lui rappelant qu’elle ne devait pas oublier de rentrer le linge qu’elle avait mis à sécher dehors. Elle finit par regagner sa maison, trop occupée à éviter les pierres friables du vieux chemin pour entendre que la mer avait encore des choses à lui dire.

Une fois la nuit tombée, Emmeline s’assit sur le fauteuil de son père avec un livre, après avoir remis de l’huile dans la lampe qui conférait une lumière orange et rassurante à la pièce. Octobre rendant les températures nocturnes plus difficiles à supporter, Haddock était rentré dormir un peu, après avoir passé une grande partie de l’après-midi à fantasmer au jour où il arriverait à attraper une mouette. Plus tard, il tenterait de réveiller Emmeline, sans comprendre que les humains et les chats ne partagent pas le même avis sur les escapades nocturnes. Pour l’heure, assise bien confortablement sur le vieux fauteuil qu’elle avait toujours vu dans la maison, elle ouvrit son livre, mais ne put lutter contre le sommeil qui arriva aussi doucement qu’inévitablement. L’ouvrage négligemment posé sur elle, elle se mit immédiatement à rêver de choses et d’autres : de son quotidien, du village, de son père, ainsi que des lettres que ce dernier l’encourageait à écrire lorsqu’elle était enfant. C’était à vrai dire devenu une tradition : depuis le décès de sa mère et durant toute son adolescence, Emmeline lui écrivait des lettres pour lui raconter sa vie et ses espoirs, lui montrer à quel point elle serait fière d’elle et comme elle manquait à son père. Ils les mettaient ensuite en bouteilles et les déposaient dans l’eau, laissant la mer, une fois de plus, panser leurs blessures. Avant qu’il ne la rejoigne lui aussi, elle n’avait jamais vraiment réalisé à quel point cette vaste étendue d’eau pouvait être une source de réconfort. Dans son rêve qui se dessinait de mieux en mieux, elle était maintenant sur la plage à regarder les vagues s’écraser sur les rochers et le sable quand quelque chose se mit à bouger sous la surface de l’eau. Lorsqu’elle s’approcha pour mieux voir ce qui s’y cachait, elle dut reculer pour reprendre ses esprits et être sûre qu’elle comprenait bien ce qui se présentait devant elle. Une forme humaine, vraisemblablement féminine, sortit délicatement de l’eau et la regarda droit dans les yeux. Sa peau était écailleuse par endroits, d’une blancheur presque transparente à d’autres, et ses longs cheveux mouillés encadraient son visage, magnifique et intrigant aux yeux d’Emmeline, qui n’avait pas sourcillé une seule fois depuis qu’elle était sortie. En la voyant, passé sa première réaction de peur, Emmeline comprit tout ce que les marins du village chantaient dans leurs chansons d’amour, tout ce que les contes racontaient à propos des habitants de la mer et bien plus que cela, son cœur comprit tout l’amour qu’elle voyait dans les yeux de son père lorsqu’il lui parlait de sa mère et ce qu’il tentait de lui dire à propos du sentiment déchirant et formidable d’aimer profondément quelqu’un. La femme aux écailles la dévisagea, comme si elle-même comprenait certaines choses sur l’amour et la vie, ou peut-être que la jeune humaine ne faisait que projeter ses espoirs sur la personne qui venait de transpercer son être. Puis, un miaulement la sortit de sa torpeur, et elle ouvrit les yeux pour ne voir qu’Haddock dans la lueur de la flamme attendant devant la porte pour sortir.

***

Les jours qui suivirent, Emmeline retourna plusieurs fois sur la plage pour attendre, simplement, que quelque chose, ou quelqu’un, se manifeste. Elle y avait pris certains de ses repas, en espérant qu’une certaine apparition veuille bien venir lui tenir compagnie, en vain. Lorsqu’elle allait au marché pour livrer les robes que les femmes du village lui commandaient, elle tendait plus l’oreille que d’habitude afin de savoir si d’autres personnes avaient récemment rencontré des êtres marins. En vain. Elle se mit à acheter plus de poisson que d’habitude, et tenta même quelques fois d’en laisser sur la plage et sur sa terrasse, mais se sentit plus que ridicule a posteriori, considérant le fait qu’Haddock fut la seule créature à profiter de ces surplus. Pourtant, elle trouvait parfois des algues près de la fenêtre et, incapable de se souvenir si ce phénomène s’était déjà produit auparavant et ne trouvant aucun moyen de vérifier si la mystérieuse apparition n’était que le fruit de son imagination, Emmeline se remit plus durement au travail, enchaînant les travaux dans la maison, reprisant plus de vêtements, faisant plus de bocaux pour l’hiver, tentant tant bien que mal d’oublier ce qu’elle avait apparemment imaginé, s’empêchant de trop regarder vers la mer, de peur de se sentir plus seule que jamais en ne voyant que les vagues.

Une nuit, alors qu’elle avait à nouveau laissé du poisson sur le rebord de la fenêtre, cuisiné cette fois-ci (du maquereau au vinaigre), elle entendit du bruit provenant de l’extérieur. Se levant de son lit en faisant craquer le plancher, elle se dirigea sans grande conviction dans le salon, persuadée d’apercevoir Haddock par la fenêtre, contrarié par le goût acide et malvenu du vinaigre dans un poisson aussi délicieux que le maquereau. Mais elle ne vit pas Haddock. Dans les rayons de lune, elle aperçut ce qu’elle avait souhaité voir le plus au monde depuis des semaines : la femme mi-poisson, la sirène, l’ondine, peu importe comment Emmeline voulait l’appeler, la mystérieuse créature était devant la fenêtre et rien au monde n’aurait pu embrumer les pures intentions de la jeune femme. La sirène eut un mouvement de recul en voyant que quelqu’un l’observait, Emmeline attendit donc un instant pour sortir. Lorsqu’elle se décida enfin à le faire, elle laissa à l’intérieur sa lampe à huile pour ne pas l’effrayer, et lui adressa un sourire timide que la sirène, Emmeline crut comprendre, tenta de réciproquer maladroitement. Après quelques minutes à s’observer et à se sonder le cœur, la créature s’avança plus près, intrigué par tout ce qui les rendait différentes, et prononça, avec difficulté et courage :
« Emm… Emmel… Emmeline ? »
Accroché à sa taille, pendait un filet rempli de lettres en bouteilles dont Emmeline reconnaissait l’écriture.

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